Immersion

{Vincent & Emery}
Nous avons été interpellés par l’hashtag #saccageparis qui tournait dans les réseaux sociaux. Nous avons vécu dans différentes villes. Dans chacune d’entre elles, la saleté existait et existe encore. A Paris, les échanges ont pris une telle proportion… 

Nous nous sommes souvenus qu’entre les décideurs et les utilisateurs, il y a les personnes qui nettoient et qu’on écoute rarement.

Après avoir échangé de manière impromptue avec certains techniciens de surfaces et autres éboueurs, nous nous sommes dit que les véritables traits d’union entre la saleté et la propreté étaient ceux qui nettoyaient avec leurs mains les sanitaires grand public. 

Voici le quotidien de huit d’entre eux. 


Claude

{Emery}
La première rencontre était avec un chef d’équipe. Quand nous sommes rentrés dans le bureau de Claude Carbonnel, mon regard a été attiré par une photo de groupe « Elle a été prise il y a deux trois ans », « Vous êtes dessus ? », « Oui, oui ». Claude est chez JC Decaux depuis trente et un ans. Avant son poste de chef, il était métallier dans les ateliers de cette société française. Il fabriquait les colonnes Morris, les abris bus, les live touch, etc. Depuis cinq ans, il a pris en main une équipe de terrain dans le sanitaire. Quand je lui demande quel est son rôle, il me répond qu’il est là le matin pour les consignes, toute la journée de travail en cas de problèmes et en dehors des heures de travail, il se rend disponible même quand il n’est pas d’astreinte. Son métier de chef d’équipe est celui de « la proximité pour soutenir l’équipe et de la transmission de mon savoir ».

Claude est en grand gaillard aux cheveux gris avec un regard clair et franc. S’il est pudique dans ses mouvements, il boue d’envie de partage et d’échanges « La covid empêche ce que j’aime beaucoup : aller déjeuner avec les collègues ». Il a commencé « au plus bas de l’échelle » et par son travail (et un DRH qui avait repéré son goût de l’effort), il a su prendre sa chance et progresser dans la hiérarchie.

Ce père de famille recomposée m’apprend toute la technologie embarquée dans les sanitaires. Par exemple, je ne savais pas que le sanitaire était un outil connecté à une application qui permet de se rendre compte des pannes et de certains problèmes, mais pas de l’état du lieu. Il n’y a pas de caméra dans le sanitaire. Et c’est souvent là que la pénibilité du travail existe « il est dur de constater que le travail de terrain n’est pas respecté par les utilisateurs alors que c’est gratuit pour eux ! ». Tous les jours remettre sur le métier. Claude nous raconte ses collaborateurs, leurs origines multiples, leur esprit de corps. Il nous propose de les rencontrer là où ils se trouvent, au plus près de ce qu’ils vivent. En nous raccompagnant, Claude nous dit qu’en ce moment il remplace « ses n+1 et n+2 » et qu’il ne peut pas nous accompagner. Il rajoute aussi qu’il ne serait pas étonné que même dans ce contexte compliqué, nous découvrions qu’ils vont tous travailler en chantant.

{Vincent}
Il y a trois catégories de salariés : les Agents de Maintenance et Intervention (AMI), les Polyvalents et les Intérimaires. Dans l’équipe de Claude, il n’y a qu’une femme qui n’était pas là les deux jours où nous sommes partis à la rencontre de ceux qui nettoient les sanitaires. Pour des raisons logistiques, Emery est parti de son côté avec son crayon et son bloc-notes et moi du mien avec mes appareils photos.


Slimane

{Emery}
Le premier homme de terrain que je rencontre est Slimane Arif. Il m’a donné rendez-vous devant le 90 cours de Vincennes devant le sanitaire devant lequel il y a la queue quand j’arrive. Il est accompagné par Boubacar, un intérimaire en reconversion de quarante-cinq ans. Ils sont tous les deux dans la tenue sanitaire anti-Covid blanche. Comme pour Claude, c’est un ami qui l’a aidé à rentrer chez JC Decaux, il y a deux ans et demi. Avant, il avait roulé sa bosse dans le monde de l’automobile aussi bien dans les ateliers que dans les magasins.

Il est dynamique, je le regarde s’afférer et indiquer à son intérimaire comment agir efficacement. Quand je lui demande s’il doit trouver des choses bizarres dans les toilettes parfois, il me fait un signe de la main pour que je le suive. A l’arrière, il y a le bloc technique dans lequel tout le jet de nettoyage à envoyer dans la poubelle tout ce qui traine dans le sanitaire. Il me dit qu’il ne « plonge jamais les mains dans cette poubelle. Je prends la pince pour retirer un à un les détritus et notamment les seringues qui trainent. Aujourd’hui, c’est une petite matinée, il n’y en a qu’une quinzaine ». Dans d’autres secteurs de Paris, notamment à côté des salles de shoot, on en retrouve une centaine par jour. Les seringues ne vont pas à la poubelle, elles sont gardées et une fois de temps en temps, elles sont apportées à la déchèterie pour une destruction adaptée au danger qu’elles représentent. Ils ont été formés à faire attention à tout et à tous. La rue est un lieu qui parfois est dangereux. Ils ont notamment appris à ne pas entrer en conflit avec « les toxicos et les alcoolos ». Au moindre danger, ils n’approchent pas de leur lieu de travail et si le danger persiste, ils doivent appeler la police.

Ce futur père me raconte aussi que son métier va aussi au-delà du simple nettoyage d’un lieu et d’un réassort de papier toilette et autres liquides, il y a toute une partie électrique qui demande des compétences et une habilitation. Dans la cache technique à l’arrière, il y a un vrai petit ordinateur de bord en pièces détachées « C’est le cerveau ! ». Boubacar n’a pas encore le droit de toucher à cette partie, il est en apprentissage sécurité et nettoyage. 

Nous nous séparons à la hauteur de sa camionnette aux couleurs de son entreprise. Il me dit que lorsqu’il aura déménagé, il pourra rentrer chez lui avec parce qu’il habitera à moins de vingt-cinq kilomètres de Paris. Je lis une fierté dans ses yeux.


Serge

{Emery}
Je retrouve Serge Thibault à coté du même véhicule que celui de Slimane. Je lui demande si tous les salariés ont le même, « non, ça c’est le véhicule des Polyvalents, les AMI ont une voiture électrique. Nous devrions avoir bientôt une camionnette hybride ». Serge a aussi un intérimaire, Losomba. Un jeune homme en début de vie professionnelle. Je suis content, ils n’ont pas encore ouvert les toilettes. « Pourquoi êtes-vous venus avenue de Flandres ? », « Sur l’application on a vu que la porte était bloquée ce matin, il fallait faire vite ».

Serge est un ancien professeur de karaté qui a commencé sa carrière chez JCDecaux il y a trente-sept ans. Il est à un peu moins de deux ans de la retraite. Et avec son air amusé et sa boucle d’oreille de rocker, il me glisse qu’il est toujours marié à la même femme qui lui a fait deux très jolies filles.

Son visage se fige quand nous arrivons devant la porte. « Regarde, ils ont tenté de la forcer ». Il active alors l’ouverture manuelle. A la force des bras, il finit par ouvrir. Ce que je vois se rapproche plus d’une porcherie que de toilettes empruntées par des humains. Des canettes de bière dans le lavabo, des déchets alimentaires au sol, des excréments humains ou d’un très gros chien et une chaussure. Je le regarde effaré, il rigole « et encore, là ça va ! ». Alors je demande ce que je n’aurais sans doute pas dû demander : « Je suis parfois tombé nez-à-nez avec du sang sur les murs ou des animaux éventrés. J’ai un collègue qui est tombé sur un mec tué à coup de machette ou de hache, on n’a jamais su. Y’a eu un suicide aussi ». Dans ces cas-là, il appelle les services compétents. « Il vous arrive de tomber sur des choses plus jolies ? », « vous voulez dire des couples qui font l’amour ? », « oui, par exemple », « Rarement en ce moment, ils font plutôt ça la nuit, avec la Covid et son couvre-feu, c’est plus compliqué ». Et puis il enchaine « Parfois, il y a des gens qui nous remercient comme ça. Ils descendent de chez eux ou s’arrêtent dans la rue pour nous dire un mot, ça fait toujours plaisir ».

Je quitte Serge et Losomba au début du changement de la courroie qui permet d’ouvrir la porte « Ce n’est pas la première fois, dans quinze minutes ça remarchera ! ». Ils me sourient sous leurs masques.


El Houcine

{Emery}
Le lendemain matin, un peu avant sept-heure, je traverse Paris désert pour rejoindre El Houcine El Araoui qui m’attend avec le lever de soleil au Trocadéro. Quand j’arrive, il est en grande conversation avec un sdf qui replie ses affaires. Deux cafés fumant posés à côté d’eux. Il me parle de ce monsieur qui s’en va devant nos yeux. « C’est un des deux habitués. Il protège le sanitaire », « Comment ça ? », « il y a deux sdf du quartier qui font en sorte de protéger l’endroit où ils peuvent se laver et se protéger du froid la nuit. Du côté d’Auteuil, il y a une famille de Rom qui dort dans des voitures, qui fait la même chose. Comme si c’était un peu chez eux. Les lieux sont souvent propres du coup ». Il poursuit pensif : « C’est pas comme dans d’autres quartiers, où les gens saccagent pour le plaisir de saccager ». Il me raconte qu’il y a trois sortes de personnes qui détériorent : les casseurs, ceux qui dessinent sur les murs et ceux qui salissent par nécessité comme les mules. Les mules sont les passeurs de drogue qui défèquent en dehors de la cuvette des toilettes pour récupérer la marchandise cachée dans leur intestin.

AMI depuis deux ans, il vient de fêter la signature de son CDI. Plutôt jovial, ce père de famille a été chauffeur VTC et a travaillé dans l’éclairage public avant de faire des missions d’interim qui l’ont amené à rencontrer JC Decaux. Au fond, il n’en veut pas aux parisiens et aux touristes d’être aussi sales, même s’il se demande pourquoi ils peuvent être autant irrespectueux « Je suis persuadé qu’ils ne feraient pas ça chez eux ». Ce qui le rassure est qu’il sait que ce ne sont pas les SDF qui salissent. Il l’a constaté en mars 2020. Au début du premier confinement, après avoir été fermés, la Mairie de Paris a demandé que les toilettes soient rouverts. Seuls les chauffeurs de taxis et les sdf les utilisaient. Et ils étaient toujours impeccables après usages.


Eric

{Emery}
Aux allures d’un marathonien, Eric Blondeau m’accueille avec un large sourire sous son masque. Il est affûté, le geste rapide, je le regarde finir son action de récolte des déchets que la vague a déversé dans le réceptacle prévenu à cet effet. La vague est le résultat des jets d’eau activés tous ensembles, pour retirer du sol des toilettes, le plus gros de ce qui s’y trouve. « Quand j’ouvre la porte, je n’y rentre jamais, je lance vite le lavage, les odeurs sont parfois insupportables ».

Eric a baroudé dans différents métiers autour de la sécurité et du transport de fonds avant de rejoindre JC Decaux en tant qu’AMI. 

Quand je lui demande si quelque chose a changé depuis son arrivée la réponse fuse « Le confinement a renforcé notre actionComme si on reconnaissait notre importance ». Il m’explique qu’avant ils étaient déjà très à cheval sur la satisfaction client. Depuis, il y a plus de contrôle, ils sont davantage engagés pour la sécurité et la propreté en renforçant l’efficacité et la rapidité d’intervention en cas de panne ou de souci sur des toilettes. Et Eric trouve que cela a un impact positif sur les gens dans la rue : « Avant, quand ils passaient à coté de nous, nous étions invisibles. Aujourd’hui, on a toujours les mains plongées dans la merde des autres, mais ils viennent nous voir et nous encourager ».

En quittant ce père de famille, je me rends compte que son pull revêt le logo de son employeur. Je lui demande si sa tenue est contractuelle, en rigolant il répond : « Ils nous fournissent tout sauf le caleçon ! ».


Hamid

{Emery}
Juste à côté du parc Montsouris, la conversation avec Hamid Abane dérive rapidement vers ce qui génère la saleté. « Le jour le plus sale est le lundi. Le week-end vient de se terminer, les gens sont sortis et je retrouve des sanitaires très endommagés et très sales alors que le reste de la semaine, c’est plus propre ». Hamid me raconte qu’avec ses collègues, ils échangent souvent pour essayer de comprendre pourquoi certains secteurs sont plus dégradés que d’autres. Il ressort de leurs conversations que là où il a des squattes ou des espaces qui viennent en aide aux plus démunis, il y a souvent plus de travail qu’ailleurs. Il rajoute que dans son secteur, il y a un Lidl sur les maréchaux et que les sanitaires qui se trouvent à coté sont souvent les plus sales de son secteur. Mais, il me dit qu’il ne veut pas en faire une généralité. « Nous devrions être plus présents dans ses endroits où on a encore plus besoin de nous ».

Ce père de famille donne l’impression d’être une force tranquille plutôt qu’un va-t-en-guerre. Il répond à la question sur la très faible féminisation des équipes de nettoyage que c’est un métier beaucoup plus physique qu’il n’y parait. « Et parfois, il faut éviter les toxicos qui sont un peu énervés et qui veulent nous piquer avec leur seringue ! ». Il résume par-là que les conditions de lavage dans la rue ne sont pas des plus rassurantes pour une femme. Afin que son propos ne soit pas mal interprété, il rajoute, avec bienveillance, qu’il faut parfois déployer, pour décrasser un lieu souillé par toutes sortes d’immondices, « une force importante ».


Dieuny

{Emery}
Dieuny Jacinthe m’attendait entre des jumelles. Un des rares endroits dans Paris où deux sanitaires sont l’un à côté de l’autre. Le premier avait pris feu, on ne sait comment, alors le temps des enquêtes, JC Decaux en a installé un autre à côté. Et puis ils ont laissé les deux ensembles. Nous sommes à Barbès Rochechouart, sur le terre-plein. Lorsqu’il ouvre la première porte des toilettes, il y a un mot d’amour écrit sur un mur avec un cœur, des papiers parterre, des canettes de bière dans le lavabo et de la matière fécale étalées sur tous les murs et même le plafond. Dieuny, philosophe : « Ça va, cela n’est pas pire qu’hier, en général c’est pour dire qu’il n’y a plus de papier, mais là il y en a, et puis, là où je serai la semaine prochaine, cela sera pire. ». La semaine prochaine, il changera de secteur pour un an… entre Magenta et le boulevard de la Chapelle.

Ce supporter du PSG est arrivé à Paris de son Haïti natale après quelques années passées en Guyane. Il aime ce qui est propre : « A la maison, je ne peux pas me mettre devant un match de foot si ce n’est pas propre. En Haïti, nous n’avons pas grand-chose, mais tu peux manger sur le sol de la maison ». Je l’ai vu nettoyer avec un geste vif et précis. Il ne perd pas de temps. Il me dit avoir été content quand son employeur a mis de nouvelles odeurs (figue et mangue) dans les produits d’entretien. « C’est plus agréable ». Et puis, lorsque nous évoquons la saleté à Paris, il s’emporte : « Imaginez si les sanitaires n’étaient pas là ! Paris serait encore plus pointé du doigt. Nous sommes comme les éboueurs de Paris ! Nous ramassons tous les déchets dans nos sanitaires, mais nous, ils ne sont pas dans un sac en plastique, il faut y mettre les mains ».


Jean-Yves

{Emery}
Le dernier travailleur à notre bien être quotidien que je croise est Jean-Yves Le Gall. Jean-Yves faisait partie des équipes de Velib jusqu’à ce que JCDecaux perde la concession. Il y a quatre ans, il fallait donc recaser tous les salariés. Technicien électronique, il est devenu agent d’entretien puis AMI.

Dans les sanitaires, il y a deux robinets. Le premier est pour le gel hydroalcoolique qui a été « installé en un temps record au début du premier confinement ». Le second robinet est mis en marche aujourd’hui. Alors que l’eau à l’intérieur du sanitaire n’est pas consommable par un individu, ce second robinet sert de l’eau potable pour tous du Printemps au début de l’Automne. Et, même si le sanitaire est en panne, l’eau coule toujours à flot. Jean-Yves précise que « parfois certains viennent remplir leurs bouteilles aux deux robinets ! ».

Célibataire et travaillant en solitaire, Jean-Yves explique qu’il apprécie de former et de transmettre ses connaissances aux jeunes intérimaires qui aimeraient embrasser la même carrière que lui. Il joint la parole au geste et me montre comment ouvrir sans appuyer sur le bouton la porte du sanitaire quand elle est en panne. La languette est accessible avec un simple bout de bois un peu long. Il s’amuse même à me dire que « tout le monde connait ce truc ! Il suffit de regarder faire un AMI ou un Polyvalent alors qu’on est assis sur un banc à côté pour comprendre comment fonctionne l’outil ». Par tout temps et devant tous, il travaille.

Et puis, il me raconte qu’il pourrait être aussi détective privé car les vols à la tire terminent souvent dans ses sanitaires. Alors, s’il trouve un numéro de téléphone, il essaye de prévenir les gens qu’il a laissé leurs papiers d’identité et autres documents au commissariat le plus proche.


{Vincent & Emery}
Nous avons découvert un monde que nous ne soupçonnions pas. Ces hommes et ces femmes assurent un entretien qui semble infini mais qui pourrait être sans doute facilité.

Nous nous demandons : Dans les villes, nous sommes arrivés à voir les déjections canines ramassées par les propriétaires des chiens, sans doute faudrait-il faire une communication ad hoc voire une logique d’amendes pour les lieux d’aisance parisiens ?

Ce qui est certain est que nos rencontres avec ces invisibles du quotidien de JC Decaux nous ont marqués. A notre échelle, nous allons inciter et rappeler cette fameuse phrase que nous avons reçu dans notre enfance : « Laisse cet endroit dans l’état dans lequel tu veux le retrouver ».